Ce n’est pas tous les jours qu’on peut parler d’un magazine avec une telle longévité. C’est sans compter la longue histoire du magazine Fugues qui compte plus de 40 ans d’existence. « Si on a survécu toutes ces années, c’est qu’il y avait un noyau de gens qui ont cru à la nécessité d’une telle publication dans notre milieu », souligne son rédacteur-en-chef  et co-éditeur, Yves Lafontaine. Fugues est maintenant le seul magazine au Québec dédié à la communauté LGBTQ+ et le plus ancien magazine francophone au monde à avoir atteint un tel sommet.

 

 

Un peu d’histoire

Lancé en avril 1984 par Martin Hamel, il a été racheté en 2002 par un investisseur et deux employés, dont monsieur Lafontaine, un expert en marketing qui a touché aussi au cinéma au cours de sa carrière. Avec la pandémie, l’investisseur quitte le navire  et Yves Lafontaine propose  à deux  de ses collègues de partager avce lui la propriété de l’entreprise. « Disons qu’en 1994, je suis arrivé là un peu par hasard, mais je connaissais déjà le magazine comme lecteur. À cette époque, on se débrouillait avec les moyens du bord. J’ai appris avec mes collègues, avec la formule essai et erreur. »

Aujourd’hui, son équipe compte 5 employés à temps plein et entre 20 et 25 collaborateurs. Au total, trois générations de journalistes et de collaborateurs qui ont fait du magazine Fugues ce qu’il est. « On fonctionne comme une équipe de rédaction quotidienne », selon M. Lafontaine.Fugues compte plus d’un millier d’abonnés et 27 000 exemplaires sont distribués gratuitement, à Montréal et Québec surtout. Et le magazine est disponible sous diverses plateformes numériques. L’entreprise possède aussi son site Internet et produit deux infolettres par semaine, et ce, depuis une vingtaine d’années.

Contenu évolutif

Au départ, le magazine s’adressait à des jeunes hommes de 18 à 35 ans. La clientèle visée était d’abord homosexuelle, puis elle s’est développée et diversifiée.« Très tôt, il y a eu une volonté, au magazine, d’informer les gens et de donner la parole à cette communauté qui rageait de s’exprimer. Rapidement, le magazine s’est ouvert aux idées, projets et activités des organismes communautaires. Cette ouverture aux initiatives de la communauté et le soutien de Fugues demeurent, à ce jour, au cœur de l’ADN du média. Puis, on s’est ouvert à d’autres groupes comme les personnes transgenres par exemple. Signe des temps, même les personnes hétérosexuelles y trouvent leur compte aujourd’hui. Bien sûr, le magazine continue de défendre toutes les luttes de la communauté LGBTQ+, mais il est question aussi de finances personnelles et de voyages par exemple, des sujets qui touchent tout le monde. »

Qui eût cru que cette petite publication sans prétention allait devenir LE magazine et LA référence pour plusieurs générations de personnes gaies, lesbiennes, bisexuelles, transgenres et queers du Québec. Qui plus est, qu’elle deviendrait le premier magazine/média LGBTQ+ de langue française au monde à franchir le cap des 40 ans dexistence », se félicite Yves Lafontaine dans les pages de sa publication.

« Ma plus grande fierté, au fil des ans, c’est que Fugues a su rester pertinent et plaire à un large public intéressé par des questions qui touchent notre communauté, un groupe qui n’est pas statique et dont les identités se sont transformées. Et ce, pas seulement à travers des textes militants, mais aussi des reportages sur des sujets d’intérêt pour tous, des entrevues avec celles et ceux qui font l’actualité culturelle, communautaire, politique ou sportive, parfois sérieusement, parfois avec humour. L’idée est de toucher autant l’intelligence de nos lecteurs et lectrices qu’à leur capacité de s’émouvoir ou avoir de l’empathie pour l’ensemble des communautés arc-en-ciel. En 40 ans, plus de 300 personnes ont collaboré plus d’une fois à Fugues, à la rédaction ou comme photographe. Dans le magazine et/ou sur le site web, l’équipe a interviewé près de 5 000 personnes et rédigé plus de 38 000 articles. »

« Les choses ont bien évolué », souligne M. Lafontaine. « Bien sûr, nous avons essuyé aussi des critiques. De fait, on ne peut pas faire plaisir à tout le monde. La plupart de ces critiques étaient infondées. Pour les autres, nous avons apporté les correctifs qu’il fallait. Fugues a encore sa place et son rôle à jouer. L’égalité sociale n’a pas encore été atteinte, l’égalité juridique non plus, pas pour tous en fait si l’on s’attarde à la situation des jeunes personnes trans. Et puis, nous devons faire face à une montée des discours homophobes et transphobes, pas seulement chez nos voisins du Sud, mais ici aussi »,  écrit Denis-Daniel Boullé, un collaborateur de longue date.

« Aujourd’hui, personne ne grimace quand ils aperçoivent les copies de notre magazine sur les étagères des cafés ou des dépanneurs. Les gens ont accepté cette nouvelle évolution. Le plus difficile a été de convaincre les annonceurs de nous donner notre chance. » Rien n’est gagné pour autant, reconnaît l’éditeur. Le climat social des deux dernières années, concernant la place des drag queens dans l’espace public et les questions qui sont ressorties entourant les trans et la non-binarité, démontrent que le travail de sensibilisation est loin d’être fini. « Il est toutefois difficile de se projeter dans le futur », selon M. Lafontaine. « Il serait illusoire et surtout prétentieux de penser que Fugues, dans sa forme actuelle, sera là dans 40 ans », estime M. Boullé.

« En effet, la technologie et les habitudes de lecture, bougent très rapidement depuis quelques années. De notre côté, on va continuer tant que les annonceurs et les lecteurs seront là. Bien sûr, il y a tout l’impact de la réalité virtuelle, mais aussi l’intelligence artificielle (IA) qui vont probablement changer certaines de nos pratiques. On sera prêt à y faire face », selon l’éditeur. « La lutte, en effet, n’est pas terminée. Elle s’est déplacée du légal au social, vers une lutte contre l’homophobie, la lesbophobie et la transphobie, vers le changement d’une société, non seulement plus tolérante, mais plus ouverte aussi à la diversité sexuelle et de genre. Mais, de toute évidence, le changement de mentalité est plus long à se réaliser que le changement des lois. Heureusement, tous les espoirs sont permis », écrit enfin M. Lafontaine dans son dernier éditorial.

 

Fugues : l’œuvre d’un visionnaire

 

 Même avec un simple secondaire 3 en poche, Martin Hamel avait une vision : celle de lancer un magazine pour la communauté LGBTQ+ au Québec. Le premier numéro a été lancé, en avril 1984, à raison d’une douzaine de milliers de copies regroupant chacune une cinquantaine de pages. Ce magazine existait déjà sous le nom d’Attitude, devenu Fugues sous la direction de Martin Hamel.

« C’est un nom très symbolique qui signifie l’évasion ou la fuite si vous voulez. »

Martin Hamel n’était pas le seul, à cette époque, à éditer un magazine qui s’adressait aux « hommes de la nuit » comme il se plaît à les décrire, tous à la recherche de sorties nocturnes parfois coquines. Aujourd’hui, le magazine Fugues a pris un envol insoupçonné et est distribué, tant sur Internet que dans sa version papier dans plusieurs points de chute de la province. Tous les autres concurrents de l’époque ont disparu.

Débuts difficiles

Martin Hamel a appris à la dure, seul et sans formation. Il a été à la fois éditeur, représentant, distributeur et journaliste. « Mon mariage, je l’ai vécu avec mon entreprise. J’ai tout donné pour sa réussite. Mon meilleur coup, ce fut de me lancer tête baissée dans cette aventure qui a ouvert bien des portes pour la communauté gaie par la suite. Je pense qu’il fallait être un peu inconscient, sans un sou en poche », dit-il, avant, toute sa vie, Martin Hamel n’a fait que collecter de petites jobines, ici et là, pour survivre.

Publier un magazine consacré à la communauté LGBTQ+ était un risque évident à cette époque où l’acceptation des différences sexuelles était mal perçue. « Étonnamment, ce n’est pas du public que les critiques sont venues, mais des banques qui hésitaient à investir dans une telle industrie. Le financement a dû se faire attendre. »

Après 19 ans à la tête de cette publication, Martin Hamel a finalement déposé sa plume pour laisser sa place à une nouvelle équipe. Âgé dans la jeune soixantaine, Martin veut profiter de la vie aujourd’hui. « Malgré les difficultés du marché, je vois quand même de belles choses pour l’avenir. Bien sûr, Internet va continuer de s’étendre au cœur du marché, mais il y aura toujours une place de choix pour de belles publications comme le magazine Fugues. »

 

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