Je me dois de déroger des règles non écrites des éditoriaux des magazines qui présentent généralement la philosophie derrière le numéro présent. Rebelle un jour, Rebel toujours!

J’aimerais partager avec vous une parcelle de mon âme, de ma vie, de moi.

Quand nous sommes jeunes, nous ne réalisons pas la chance que nous avons de nous retrouver dans une famille unie, que nous avons tout ce dont nous avons besoin même si nous en voulions toujours plus. La société a changé. Elle a évolué. Grandir en banlieue dans la fin des années 60 et le début des années 70 voulait certainement dire dans la majorité des cas que le père était le pourvoyeur et que la mère s’occupait du foyer. Pour nous, c’était la normalité et, en regardant autour de nous, fort était de constater que c’était la société québécoise du temps. Notre monde s’arrêtait souvent à quelques pâtés de maisons de chez nous.

Pour ma part, j’ai grandi non dans l‘abondance matérielle, mais dans l’abondance du bonheur. J’ai vécu avec des parents aimants, dans une famille frappée par le drame de voir un accouchement mal tourner et que notre plus jeune sœur soit née avec un handicap mental sévère. Oh malheur, nous devenions le centre des commérages du quartier et vivions dans l’anormalité aux yeux des autres. Une tragédie pour des ados que nous étions alors ma sœur et moi. Mais nous forgeons notre personnalité et notre caractère non seulement avec l’éducation inculquée par nos parents, l’instruction des bancs d’école, mais aussi, et surtout, dans l’adversité de la vie.

Jean-Paul Labelle, alias J.P. the great.

Né en 1926, mon père est l’ainé d’une famille de 10 enfants. Élevé dans Villeray, quartier ouvrier du début du siècle, il a vécu à la dure. Pour les francophones, le destin d’un ainé était généralement dessiné : peu d’instruction, travail prolétaire à un jeune âge et l’argent gagné, littéralement à la sueur de son front, était remis directement à la maman pour subvenir aux besoins du clan. La seule libération était alors le mariage. Il a trouvé sa Jeanine en 1950.

J’ai toujours été très proche de mon père. Je passais beaucoup de temps avec lui à bizouner, garnir des devantures de magasins, partir à la chasse aux vers pour la pêche et même à conduire la voiture familiale avec lui. Du temps de bonheur. Je chéris ses souvenirs. Le bonheur n’est jamais matériel. J.P the great, comme nous l’appelons, a vécu la grande dépression, la Deuxième Guerre mondiale, les matchs de hockey à la radio, la naissance de la télé, l’apparition de la télé couleur, la Révolution tranquille, la crise d’Octobre, de nombreuses récessions, la naissance et la croissance de la technologie. Il a délaissé son ordinateur à 97 ans.

Le temps qui passe trop vite.

Le temps passe rapidement, il me semble que je le revois au début de sa retraite, lors des discussions menant à la décision de quitter la maison familiale qu’il avait payée 26 000 $, et de se retrouver avec celle qui a partagé sa vie pendant 60 ans dans une RPA. Malheureusement, ma mère ne fera jamais le saut en résidence. Elle nous a quittés à l’aube de ses 80 ans. Papa, tel un fort, mon fort, est déménagé dans ce qui était alors le rêve de sa douce moitié.

Pendant quelques années, il a été le coq de sa RPA. Jovial, social, cultivé, il ne rencontre aucune difficulté à s’intégrer à sa nouvelle vie. À 93 ans, il décide par lui-même de renoncer à son privilège de conduite. Un tournant important dans sa vie.

Devenir une aidante naturelle.

Nous ne sommes pas préparés à devenir les parents de nos parents. À partir de ses 93 ans, il devient de plus en plus dépendant de nous. On est à ses côtés pour la vie quotidienne et les soubresauts de sa santé. Rendez-vous médicaux, suivis, prévention. Les signes de l’âge se font sentir silencieusement et lentement. À 96 ans, la plomberie montre des signes de faiblesse et il subit un infarctus, mais s’en remet. Perte d’autonomie physique et perte de mémoire à court terme, faiblesses des membres inférieurs, chutes répétées. Après une vilaine chute à 98 ans, il est transporté à l’hôpital et comble du malheur, il attrape la COVID. Hélas, le diagnostic est sans appel : il n’est plus assez autonome pour retourner dans sa RPA.

Nous ne sommes pas préparés à devenir les parents de nos parents. 

Il se retrouve donc dans un CHSLD, environnement qui ressemble peu à une RPA privée. La mémoire à court terme le quitte et sa mémoire à long terme lui fait défaut sournoisement aussi. Je me rends à ses côtés tous les jours. Je prends soin de lui comme d’un jeune enfant. Les employés de CHSLD effectuent un travail extraordinaire avec des ressources plus qu’insuffisantes. Ma présence est un baume non seulement pour mon père, mais aussi pour les autres résidents de son aile. Malheureusement, trop souvent, nous plaçons « nos vieux » ensemble et laissons les autres s’en occuper. Visites à Noël, Pâques, fête des Mères ou fête des pères. Et hop. Retour à notre vie et à nos consciences tranquilles. J’ai choisi que mon père ne mérite pas ce genre de traitement. Malgré la charge physique et psychologique importante, je suis présente.

Je suis fière de pouvoir remettre un peu de ce qu’il m’a apporté et de partager des moments privilégiés avec celui qui m’a tout donné et cela, sans vraiment s’en rendre compte. Mais à l’aube de ses 100 ans, je peux le dire haut : mon père est le plus fort.

 

 

 

 

Nicole Labelle, Éditrice & Rebelle en chef.

 


 

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