Lorsqu’on entend quelqu’un prononcer le prénom « Ginette », on sait tout de suite de qui il s’agit. La grande Ginette, celle qui fait partie du paysage musical québécois depuis plus de soixante ans, la chanteuse charismatique et authentique, sans aucun doute la plus extraordinaire que le Québec ait connue. Une interprète qu’on appelle souvent, désormais, Madame Reno, maintenant qu’elle a atteint l’âge vénérable de 80 ans. 

 C’est alors qu’elle se trouvait à sa résidence en Floride, au début de mai, que je me suis entretenu avec celle qui sera l’invitée d’honneur au Salon des aînés de Saint-Jérôme qui aura lieu le 12 septembre prochain. Si vous pensiez que Ginette se l’est coulée douce au cours des derniers mois, vous allez être étonnés par ce qui va suivre.

« En septembre, je vais offrir au public un projet qui a pour titre Entre la vie, l’amour, la mort et moi. Ce n’est pas un album, c’est quatre albums en tout ! Ils vont contenir en tout 40 chansons originales, et il y aura aussi un livre qui va accompagner tout ça. Ce qui est intéressant, c’est que chaque chanson amène son chapitre, et chaque chanson a son histoire. Ce qui est de toute beauté pour moi est que c’est quelque chose que je n’ai jamais fait de ma vie », dit-elle avec beaucoup de passion.

Un dernier coup de cœur

Ce livre racontera donc l’origine de chacune de ces quarante chansons et, ajoute Ginette : « Avec ces chansons, je vais raconter mon vécu, l’histoire de ma vie. Vous allez apprendre des choses que je n’ai jamais dites. Même moi, je regarde tout ça, et je me dis que c’est intéressant. C’est mon dernier coup de cœur. Après ça, je pense bien me calmer sur bien des affaires. Je dirais qu’en ce moment, je ne suis plus sur des montées, je suis sur des descentes. Donc, j’ai beaucoup de deuils à faire ; des deuils de toutes sortes de choses, même au niveau de ma voix, au niveau de ma force et de mon énergie. Il n’y a plus rien de pareil, dit-elle après un court silence. Il y a une partie de ça qui est très agréable, quand je vis des journées de paix, de grande paix. Mais d’autres journées, c’est un petit peu plus difficile à vivre. »

Évidemment, il est difficile pour la chanteuse de faire ces deuils, d’accepter la réalité et de composer avec l’usure du temps. « Il faut en venir à une grande acceptation, à un grand détachement, à un lâcher-prise énorme, parce qu’il y a trop de choses que je ne fais plus maintenant. Ce sont les autres qui le font. C’est dur pour moi de demander : « Aide-moi », ou « Peux-tu pousser ma chaise roulante ». C’est sur que je m’en suis acheté une électrique, mais je suis maintenant une vraie indépendante dépendante, avoue-elle avec beaucoup de franchise. Je n’ai plus vraiment la force et l’énergie que j’avais, je tombe rapidement. Un médecin chinois m’a expliqué que j’ai eu trop de montées d’adrénaline, et trop de descentes au cours de ma vie, ce qui fait que mon système nerveux est attaqué. »

Lors de ce long entretien, Ginette m’a aussi confié qu’elle ne peut plus chanter debout. « Si jamais je fais un concert, il faut que je m’assoie. Comme Tom Jones le fait. J’ai eu quatre opérations en deux ans et l’anesthésie, ce n’est pas bon pour le cerveau, précise-t-elle. Je vais faire d’autres spectacles, mais l’après-midi, dit-elle, parce qu’à sept heures et demie, je monte dans ma chambre. J’ai 80 ans ! »

 Ginette et la franchise, ça n’a toujours fait qu’un. C’est noir et blanc, il n’y a pas de demi-teinte. Le Québec n’a pas connu une autre artiste aussi ouverte et sincère, qui se livre en toute simplicité et corps et âme en entrevue. Elle a toujours eu le don d’aborder sans gêne quantité de sujets bien personnels qui pour d’autres, constituent carrément des « jardins secrets ». Mais pas avec Ginette. C’est l’un des aspects de sa personnalité que le public apprécie – qu’on trouve jusqu’à un certain point fascinant –, en plus, bien sûr, de son talent extraordinaire d’interprète.

Photo tirées des archives personnelles de Ginette.

 Introspection

Quand je lui demande si, à 80 ans, elle juge qu’il faudrait qu’elle profite encore plus de la vie, Ginette répond : « Au fond, la question que je me pose sans cesse, c’est comment on fait pour vivre?  Parce que moi, poursuit-elle, j’ai vécu à travers mon métier. Il y a du monde qui n’aime pas leur travail, mais pas moi. Moi, c’est ma vie, ajoute-t-elle avec conviction. Je peux dire que ma voix, c’est ma voie, dans tous les sens du mot. J’ai chanté, j’ai joué dans des films, et je peux dire que j’ai eu une belle grande carrière, remplie d’émerveillements, d’amour, de passion, et aussi d’échecs. De toutes sortes de choses, en fait, et d’obstacles, aussi. Quand on regarde ça, c’est quand même un monde illusoire. Tu n’entres pas au bureau tous les jours pour y faire ton travail, c’est complètement autre chose. C’est un monde d’illusions : tu mets ta belle robe, tes beaux faux cils, et puis tu t’en vas chanter ! Ou quand tu fais un film, c’est une autre affaire : tu deviens un personnage pendant un petit bout de temps. »

L’octogénaire – elle a eu 80 ans le 28 avril – pousse la réflexion un peu plus loin, en établissant les différences entre les deux aspects de sa vie et de sa personnalité.

« Il y a deux personnes en moi. Il y a la petite fille, la petite Ginette,  qui est dans l’avion. Ginette, elle ne veut rien, elle veut juste exister, et elle a ben de la misère. Elle est comme cachée quelque part. Et il y a la Reno qui se prend pour la Reno. Là, ce que j’essaie de faire en ce moment, c’est de faire une célébration et de les marier toutes les deux. Pour que Ginette comprenne que c’est elle, qui chante, à travers la Reno. Parce qu’au fond, il y en a une qui n’a rien, et l’autre, elle veut tout. C’est ce que je suis en train de réaliser et de comprendre. Mais je suis aussi en train de comprendre que dans son cerveau, il y a la famille, et il y a du monde, et je veux en venir à ce que toute la gang en arrive à s’entendre. Parce qu’il y a une adolescente en moi qui n’a pas été adolescente. À 13 ans, j’étais dans les clubs où je chantais, donc je n’ai pas dansé, je ne suis pas allé dans des salles de danse pour danser, je ne suis pas allé en ski, je n’ai fait aucune activité parce qu’on était tellement pauvres ! À 11 ans, je travaillais dans un motel comme femme de chambre, et ma mère venait chercher les 10 piastres que je faisais par semaine. Et à 13 ans, quand mon père gagnait 15 piastres par semaine, moi j’en faisais soixante. Je lançais l’argent gagné partout dans la cuisine et ils étaient heureux. Moi, dans ma tête, ce n’était pas compliqué : l’argent égalait amour. Fallait que je chante et que je fasse de l’argent parce que c’était de l’amour. »

Alors Ginette a chanté, pour obtenir l’amour de ses parents, de ses proches, et bien sûr celui du public qui a rapidement craqué pour cette chanteuse à la voix si puissante. Et lorsqu’elle a lancé en 1979 l’album Je ne suis qu’une chanson, sur lequel on retrouvait, outre la chanson-titre, J’ai besoin d’un ami et Tu es là, plus de 350 000 exemplaires ont été vendus. Un succès colossal. On estime qu’au cours de sa carrière, Ginette a vendu plus de 1,4 millions d’albums.

« En ce moment, l’adolescente en moi a envie de sortir, d’exploser comme un Presto, mais elle n’a pas la force et l’énergie pour le faire. Alors il faut que je me temporise tout le temps, parce que sinon, je peux être au lit pendant deux ou trois jours. J’ai toujours chanté comme si c’était la première fois, et là je chante comme si c’était la dernière fois. Ce n’est pas pareil, la dynamique a changé », ajoute-t-elle


La discographie de Ginette.

Des chansons qui l’emballent

En studio, lors de l’enregistrement des quarante chansons qu’elle va nous proposer cet automne, Ginette a bien sûr travaillé très fort, et elle avoue que ces séances en studio ont été parfois agréables, et d’autres moments difficiles. « Ça dépend comment on les a faites et dans quel contexte. Il y en a qui sont très difficiles à chanter, et je ne dois plus seulement faire des vocalises : c’est une heure et demie d’exercices, d’étirements, et une bonne heure de vocalises avant de chanter. Et il faut que je fasse ces vocalises différemment parce que ma voix me joue des tours. Quand un être atteint 80 ans, parfois il tremble, et ça m’arrive parfois, et ma voix tremble aussi. C’est pour ça que je dis que c’est mon dernier coup de cœur. »

Au sujet des chansons que l’on retrouvera sur ces albums, Ginette s’emballe. « J’ai encore Romano Musumarra qui a travaillé avec moi, et j’ai une superbe chanson de Serge Lama. J’ai aussi retravaillé avec Rick Allison, ainsi qu’avec Sari Dajani – un vieux routier du milieu musical québécois –, qui a composé quatre musiques. J’ai un texte magnifique de Ghyslaine Côté. C’est avec elle cette réalisatrice que j’ai fait le film Le secret de ma mère. Elle m’a écrit un texte qui s’appelle En plein printemps. J’ai des chansons de mariages, d’autres sur les funérailles, sur la mort. En fait, j’ai environ sept, huit chansons sur chacun des thèmes, et d’autres qui portent sur moi. Dans le livre, à partir de ces chansons, je raconte plein de choses, entre autres des grandes histoires d’amour. Il y a des chapitres du livre pour chacune des chansons. Certains comptent deux ou trois pages, et pour d’autres chansons, il n’y a qu’une page. Mais c’est sûr que les gens vont découvrir beaucoup de choses à la lecture de cet ouvrage. »

Ginette a le don de nous mettre l’eau à la bouche, et vraiment sur une lancée, elle me fait certaines confidences sur des chansons qui feront partie de ce projet. « Il y en a une qui a pour titre Derrière les étoiles, qui est l’histoire de l’un de mes amis qui soupait chez Angèle Dubeau, et Kent Nagano – il a été directeur musical et chef d’orchestre de l’Orchestre symphonique de Montréal de 2006 à 2020 – était présent. Il lui a demandé : « Comment vous vous sentez quand vous êtes sur scène, toujours dos au public? » Et M. Nagano lui a répondu : « Je me sens derrière les étoiles ». Il a donc écrit une chanson dans laquelle il est question de sa femme, un amour invraisemblable. Je donne donc les détails de cette chanson, mais aussi je parle de tous les musiciens que j’ai eus dans ma vie, parce que j’en ai quand même rencontré des milliers à travers le monde. J’ai travaillé avec du beau monde, les musiciens de Stevie Wonder, entre autres, et il y a des choses intéressantes que les gens ne savent pas. Une autre chanson porte sur un pianiste avec qui j’ai travaillé longtemps, qui venait répéter avec moi à la maison. Il a toujours voulu être avec moi sur scène, comme directeur musical, mais je ne pouvais pas parce qu’il était sur la cocaïne. Cet homme-là s’est suicidé, mais avant, il m’a appelé pour me dire qu’il avait écrit une chanson et m’a demandé si je pouvais aller la chanter pour lui, chez lui, ce que j’ai fait », confie Ginette.

Parmi tous les titres que l’on retrouvera sur ces quatre albums, il y aura une chanson, Les prisons du silence, dans laquelle il est question d’abus, et Ginette ajoute qu’elle va raconter dans le livre tous les abus sexuels qu’elle a vécus.

« J’ai écrit ma biographie (publiée en avril 2023), mais il y a beaucoup de choses que je n’ai pas dites et qui seront dans ce livre. Parmi toutes les chansons, j’en ai commandé une à un ami, La corde et la voix, qui est l’histoire d’un amour que j’ai eu avec un musicien que j’aimais comme une folle. Et puis il y a aussi Je n’oublierai jamais, qui porte sur le spectacle fait sur la montagne – un moment inoubliable et historique qui a eu lieu le 24 juin 1975. Il y a des surprises énormes auxquelles on ne s’attend pas, et puis il y aura aussi des photos dans le livre », ajoute Ginette avec beaucoup de fierté.

On va bien sûr attendre avec beaucoup d’impatience la parution de ce grand projet, on a hâte d’entendre toutes ces chansons, dont quelques-unes qui seront en anglais. Ce seront sans aucun doute, comme elle le laisse entendre, ses derniers enregistrements à titre de chanteuse. Mais la connaissant, il n’est pas dit qu’elle ne nous réservera pas d’autres surprises, parce que cette femme animée par le désir de créer a encore bien des idées en tête.

Quant à sa participation au Salon des aînés, Ginette anticipe avec plaisir ce rendez-vous au cours duquel elle sera sur scène et se fera interviewer devant une salle comble. Et encore une fois, sans doute comme cette entrevue que j’ai eu le bonheur de réaliser avec elle, Ginette se livrera avec beaucoup d’authenticité et d’amour pour les spectateurs présents.

Pour plus d’informations 

ginettereno.com

salondesaines.ca

 


 

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